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KINEM 6 - le journal du Centre National de la Danse - Paris octobre 2002-janvier 2003 / semestriel / numero 6 |
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Depuis le debut des annees 90, Mihai Mihalcea, Cosmin Manolescu, Florin Fieroiu, Manuel Pelmus, Vava Stefanescu ou Eduard Gabia... dansent, experimentent, creent, dans l'ordre ou le desordre, des pieces, des reperes, des structures et traces a Bucarest et ailleurs des chemins singuliers. Danser a Bucarest - Propos recueillis par Virginie Dupray En Roumanie, l'emergence de la danse contemporaine debute peut-etre par La danse en voyage, un programme developpe a la fin des annees 80 par l'AFAA entre artistes roumains et choregraphes francais. Karine Saporta, christine Bastin, Christian trouillas, Joelle Bouvier et Regis Obadia, entre autres, viennent montrer leur travail et animer des ateliers. Dominique Bagouet reste plus d'un mois dans la capitale et offre une choregraphie au Groupe Marginalii, tout juste forme par Mihai, Florin et Cosmin. Le trio se retrouve bientot en France aupres de Christian Trouillas pour une creation, "Le Grand Jeu". A cette epoque, la danse n'est presente qu'a travers quelques operas nationaux dans les villes principales, deux compagnie de danse contemporaine a Bucarest soutenues par l'Etat, un repertoire moribond et une ecole, l'ecole Floria Capsali, specialisee depuis plus d'un siecle, s, amuse Mihai, dans l'art du battement tendu et par laquelle passent alors la plupart des danseurs... Mihai et Florin , enfants terribles de la danse contemporaine, commencent d'ailleurs a y enseigner en 1994. Une heurre de contemporaine par semaine contre deux heures quotidiennes de clasique. Une ouverture peu goutee par les vieux cacique de l'ecole qui y envoient les eleves irrecuperables our ensuite doctement constater que decidement la danse contemporaine ne mene a rien... Sans evoquer les manoeuvres de chantage aupres des plus jeunes pour les orienter vers la voie royale du calssique. "Trop de mepris, d'ignorance, de relations de pouvoir et un cadre decidement trop rigide pour pouvoir changer quoi que soit...", regrette Mihai. Peu de references donc, sinon les contre-references du classique ou du caractere, mais une tres grande liberte... "S'imosaient l'urgence de creer, avec ou sans argent, et une totale identification entre soi et son travail. Il n'y avait aucun cadre, aucune marque; pour s'exprimer, il fallait inventer ses reperes. Paradoxalement, il est parfois plus facile de creer a partir de rien", temoigne Mihai. Plusieurs artistes se mettent alors a imaginer des structures legeres, ouvertes, independentes... Mihai fonde avec Florin et Cosmin le groupe Marginalii, l'une des premieres compagnies independantes en Roumanie, puis MM & Solitude Project, ou plus recemment le MAD Centre, cree en fevrier 2000 avec Vava Stefanescu qui en assure depuis la direction. Cosmin Manolescu fonde en 1996 le Project DCM Foundation. Le Centre developpe des ateliers, plates-formes, festivals, residences, et programmes de productions (plus de vingt-cinq productions et coproductions depuis 1997, il apporte aux danseurs aide logistique et acces au sources d'informations, il soutient de nombreuses collaborations avec des artistes europeens..., et ce uniquement a partir de fonds provenant de l'etrager. Les artistes prennent aussi conscience de leur role dans la construction de cette nouvelle societe roumaine. Pour Manuel, "nous partagons la responsabilite de prendreconsience et de comprendre ce qui s'est passe et ce qui se passe aujourd'hui dans ce pays. Il ne s'agit pas de militantisme, maisplus simplement d'une prise de position: assurer une presance, avoir le courage de s'exprimeret de souffler sur la poussiere, meme si celle-ci protege parfois..." Pour ses creations, eduard a teste ses limites mentales et physique, se privant de sommeil, marcant toute une journee les yeux bandes dans la rue, exorcisant peut-etre une epoque ou il etait interdit de penser, d'experimenter. Il n'avait pourtant que douze ans a la choute de Ceausescu. Mihai, lui, n'a eu de cesse d'interroger la position de l'artiste. "Etre capable de venir sur scene pour parler de ses sentiments, de sa difficulte a etre la devant le public, revendiquer le droit a l'erreur, en reaction aussi au temps ou parler de soi etait impenseble, ou les spheres de l'intime et du personnel enfouies au plus profond de l'inconscient. Aujord'hui, beaucoup de gens ont encore peur d'etre eux-meme en Roumanie. Quarante-cinq ans de dictature, c'est assez pour detruire tout faculte de reflection, largement suffisant pour doter la monstruosite d'un caractere d'evidence, de normalite. Le monstre s'installe dans votre tetes, dans vos entrailles et vous devenez son enfant." Un questionnement qui s'entand aussi a la France at l'europe occidentale. "Pourquoi ai-je ete accepte en residence? Pourquoi les festivals montren'ils toujours les memes artistes depuis des annees? Pourquoi un artiste serat-il interessant a un moment donne, simplement en raison de son origine geographique ou d'un interet politique subit? Plus largement quelles sont les marges de manoeuvre pour choisir un artiste aujord'hui? Il y a en fait une grande diference entre le discours artistique et culturel ouest europeen et les preoccupations en Roumanie. La scene roumaine est dominee par une forte theatralite. Il est ainsi difficile de pesenter une piece comme "You come to see the show and you'll get an extra burger!",les spectateurs attendent de la magie et ils se retrouvent face a un type sur scene qui soliloque autour de son impuissance a creer un solo et qui pose pleuin de questions! Que devrais-je faire: creer ce qui je resens ou creer pour le public? Jusqu'ou dois-je prendre en compte ls attentes de ce public?" Sur la scene contemporaine, se retrouvent ainsi des oeuvres simples, economes dans l'intention et l'accessoire, souvent exposee, en prise avec les realites quotidiennes, "avec l'experience de vivre en marge dans un pays de l'Est". Et le public semble suivre, malgre peu de traditions en Roumanie pour le spectacle vivant.... "Les plus jeunes viennent tre nombreux aux representations proposees et ce malgre le peu moyens dont nous disposons pour communiquer autour de nos spectacles. Pour la premiere edition du festival IndepenDANS, observe Mihai, des genes venaient parfois six heures a l'avance pour etre surs d'avoir des tickets. La question est plutot de savoir si nous devons investir les theatres traditionnels, en presentant nos pieces aux cote de pieces clasiques et tenter de toucher un autre public ou s'il est mieux de rester dans des espaces alternatifs, plus en accord avec ce que nous faisons." "Meme prives de references, les spectateurs peuvent, je crois, ressentir ce que nous interpretons. Ce n'est peut-etre pas de l'ordre de l'analyse, mais il y a une reelle curiosite et l'emotion semble passer", ajoute Eduard. Aujourd’hui, la situation de la Roumanie a beaucoup évolué. On compte seize ou dix-sept jeunes chorégraphes ou danseurs indépendants a Bucarest et quelques fondations consacrées a la danse. La grande difficulté réside toujours dans la quasi-impossibilité pour les artistes de vivre de leur travail et de trouver des fonds pour la production. Seul ProHelvetia soutient régulierement les artistes indépendants, finançant la production et les cachets. Manuel affiche pourtant un certain optimisme : «En dépit de l’absence totale de soutien de la part du ministere de la Culture roumain, des artistes continuent a créer et a travailler. Loin des structures officielles, ils imaginent des programmes, organisent des plates-formes et des festivals dans une certaine constance et un processus de maturité artistique. Je crois qu’il y a aujourd’hui une réelle solidarité entre les danseurs et un sentiment d’appartenance a un meme groupe.» Tous cependant le reconnaissent, etre artiste professionnel aujourd’hui en Roumanie, c’est-a-dire vivre de son art, reste une gageure. La situation est sans appel : «Vous avez un travail a montrer et vous voulez le montrer dans plusieurs endroits… Sans réseau, ni structure de diffusion, il est difficile pour les danseurs d’assurer une certaine continuité. La plupart connaissent de longs passages a vide et finissent par s’arreter», reconnaît Manuel. «Le probleme, ajoute Mihai, c’est qu’apres une création comme mon solo “Memory for Sale (childhood included)”, j’en reviens toujours au meme point. Sans argent, ni soutien… et je ne peux tout de meme pas passer ma vie a demander des financements aux memes partenaires. Que dois-je faire ? M’arreter ? Paradoxalement, ne rien avoir, ne rien savoir assuré vous tient terriblement vivant.» Le constat de Cosmin est lui-aussi sans ambiguité : «Aucune couverture sociale, pas d’allocation chômage, aucun soutien a la formation, aucune loi du travail… Les artistes ne vivent pas, ils survivent. Mais la danse roumaine est encore tres jeune, elle a besoin de temps pour s’affirmer. Et cela dépendra beaucoup du contexte économique et des politiques culturelles adoptées ici. L’entrée dans l’Union européenne accélérerait bien sur beaucoup le processus.» Propos recueillis par Virginie Dupray. Remerciement a Eduard Gabia, Cosmin Manolescu, Mihai Mihalcea et Manuel Pelmus. 1. MAD Centre : Multi Art Dans Centre, centre fondé en février 2000 pour soutenir le développement de la danse contemporaine en Roumanie, via notamment la production et la diffusion de spectacles, la création du festival IndepenDans et la mise en place de programmes de formation a destination des professionnels et amateurs. Dans le cadre du Théma Est-Ouest, du 9 au 20 décembre, > Mihai Mihalcea présentera «You Come to See the Show and You’ll Get an Extra-Burger!» mardi 10 et mercredi 11 décembre a 19h au Studio CND > Manuel Pelmus présentera sa nouvelle création jeudi 19 décembre a 20h30 et vendredi 20 a 18h au Studio CND.
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