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Retour a Bucarest Entretien avec Mihai Mihalcea, choregraphe roumain
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Mihai Mihalcea fait partie de ces jeunes chorégraphes qui, de l’Estonie a la Russie ou a la Roumanie, ont su expérimenter, piocher dans les nouveaux courants apparus en Europe de l’Ouest al a même époque, et tracer des parcours artistiques singuliers. Activiste convaincu, a l’origine avec trois autres artistes du groupe Marginalii, l’une des premieres compagnies indépendantes en Roumanie, fondateur du MM & Solitude Project, directeur artistique pour la danse du MAD Center*, Mihai Mihalcea a été sélectionné par le Tanzquartier de Vienne pour une résidence de création en avril-mai 2002. Entretien avec un artiste qui a su développer une œuvre tres personnelle, toujours simple, mais exposée, maniant avec humour le registre de l’intime et du quotidien. Vous êtes aujourd’hui l’un des chorégraphes contemporains les plus actifs en Roumanie, partageant votre temps entre créations personnelles et soutien inconditionnel aux artistes indépendants, quel a été votre parcours ? Diplômé de l’école supérieure de chorégraphie Floria Capsali a Bucarest, j’appartiens a une génération d’artistes créatifs dans le domaine de la danse, certainement l’une des plus actives en Roumanie aujourd’hui. Mon parcours débute au début des années 90 par un engagement a l’Opéra Comique de Berlin. A la même époque, arrivait en Roumanie La Danse en voyage, un projet conçu par l’AFAA, soutenu par le ministere de la Culture roumain et qui permit aux jeunes chorégraphes de travailler avec des artistes français reconnus. George Appaix, Mathilde Monnier, Dominique Bagouet ou Karine Saporta, parmi d’autres, se produisirent a Bucarest, tout en donnant des cours et en proposant des ateliers… Un beau projet sur la durée, puisque des artistes comme Dominique Bagouet resterent plus d’un mois en Roumanie ! J’ai pu étudier avec Christine Bastin, Josef Nadj, Joëlle Bouvier et Régis Obadia. C’est aussi ainsi que j’ai rencontré Christian Trouillas qui nous invita avec Florin Fieroiu et Cosmin Manolescu aparticiper en France a sa nouvelle création « Le grand jeu ». La danse en Roumanie a cette époque se limitait a quelques opéras nationaux dans les villes principales, a deux compagnies de danse contemporaine a Bucarest soutenues par l’état et a un répertoire moribond, en fait, toujours les trois ou quatre mêmes chorégraphes aux commandes… A Berlin, je n’étais satisfait ni par mon travail ni par la direction artistique du théâtre. Seule la danse contemporaine m’intéressait et Berlin, a cette époque, n’était pas précisément la ville où il fallait être. Lors d’un court séjour a Bucarest, s’est alors élaboré avec Florin, Cosmin et Irina Costea-Roncea le projet de fonder un groupe indépendant, qui allait devenir le groupe Marginalii, un nom d’ailleurs soufflé par Pascal Allio, danseur chez Christine Bastin … Ce projet accéléra bien sur mon retour a Bucarest. La période 92-94 marque les premiers pas du groupe avec une création de Dominique Bagouet ! Sollicité pour faire une piece en Roumanie, Dominique bouscula l’establishment chorégraphique, en annonçant lors d’une conférence de presse que s’il devait collaborer avec quelqu’un en Roumanie, ce ne pouvait être qu’avec le groupe Marginalii ! A la recherche d’un lieu pour travailler, nous fumes accueillis par le Theatrum Mundi a Bucarest. « About Butterfly without Wings », notre premiere création, constituée de deux pieces créées par Cosmin et moi-meme, tourna dans quelques festivals internationaux. Puis vint en 1994 l’invitation de l’American Dance Festival, dans le cadre du Six-Week School program, et nos débuts en tant qu’enseignants a l’école Floria Capsali a Bucarest. Nous étions alors connus comme les enfants terribles de la danse contemporaine roumaine, téméraires et un peu trop bruyants… Dans quelle mesure vos expériences al’étranger, en Europe et aux Etats-Unis, ont-elles influencé ce parcours ? La longue collaboration avec Christian Trouillas reste, avec le recul, celle qui m’a certainement le plus influencé. Pour la premiere fois de ma vie, je devais improviser pendant des heures et des heures, chercher sans relâche… J’ai appris aregarder plus profond en moi, a partir plus loin dans mes recherches, aêtre pleinement présent dans les moindres gestes ou mouvements. Christian était tres généreux et savait prendre le temps… En tant que danseur, ces nombreuses années m’ont beaucoup apporté, mais parfois desservi aussi. Mes mouvements sont devenus plus rigoureux, plus fluides…Et puis je goûtais enfin a la simplicité. Il ne faut pas oublier que je terminais l’école sur un pas de deux de Don Quichotte ! Mais apres toutes ces années, je reste encore un peu prisonnier de la technique de Christian Trouillas, c’est comme une logique derriere mon dos qui dicterait encore ma façon de bouger. Je souhaiterais prendre plus de recul et cette exigence prévaut aujourd’hui atous mes choix, je suis en fait de plus en plus sélectif … Dix ans apres, quelle est la situation de la danse en Roumanie ? Aujourd’hui la situation de la Roumanie a beaucoup évolué, surtout par rapport al’état des lieux dressé précédemment. On compte seize ou dix-sept jeunes chorégraphes ou danseurs indépendants sur Bucarest, a qui le MAD Center propose un réel accompagnement, il y aussi quelques fondations consacrées ala danse. La plus grande difficulté réside dans cette quasi-impossibilité pour les artistes de vivre de leur travail et de trouver des fonds pour la production. Seul, Pro Helvetia soutient les artistes indépendants, finançant la production et les cachets. Depuis cinq ans, le Project DCM Foundation, créée par Cosmin Manolescu, est également tres actif dans le domaine chorégraphique, développant des ateliers, plate-formes, résidences et programmes de production, uniquement apartir de fonds venant de l’étranger. En fait, les artistes indépendants n’existent pas pour les autorités et j’ai une anecdote acet égard révélatrice. Pour la premiere fois, il y a deux ou trois ans, je reçus avec deux autres artistes une réponse positive aune demande de soutien du ministere de la Culture. Quelques jours plus tard, un fax nous informait que cette réponse était une erreur et nous n’avons finalement jamais reçu d’argent ! La plupart d’entre nous investissent donc leurs économies dans les projets. Paradoxalement, il y a en Roumanie un réel intérêt du public. En 1999, j’ai eu l’idée, avec Vava Stefanescu, directrice du MAD Center, de présenter a l’Odeon Theatre un festival sur trois jours, consacré aux chorégraphes indépendants. IndepenDANS est né sous le signe de la protestation, une protestation publique. Nous avons invité tous les artistes liés a la danse, mais aussi des responsables publics et des représentants de plusieurs institutions culturelles, a venir débattre de notre statut de danseur indépendant. Durant trois jours, nous avons présenté nos dernieres créations et ce fut un grand succes, en partie grâce au soutien de quelques chaînes de télévision. Cette année, a l’occasion de la journée mondiale de la danse, le MAD Center et le Project DCM Foundation ont présenté une deuxieme édition du festival, toujours aussi riche en créations et toujours aussi engagée… Vous évoquez souvent les notions de protestation et d’engagement. Les artistes doivent-ils s’engager en Roumanie ? Votre travail a-t-il une dimension politique ? Je ne suis pas engagé politiquement, mais je suis sensible aux problemes sociaux. Bien sûr, les deux sont liés et les frontieres sont minces. Mon travail peut donc être considéré comme politique, et ce dans la mesure où tout peut paraître politique. Au sein du milieu chorégraphique, je suis effectivement activiste, car je trouve que nous ne réagissons pas suffisamment aux choses qui nous affectent. En maniant parfois la provocation et en abordant des sujets sensibles, je souhaite mettre en question des comportements, souvent timorés et peu critiques. C’est vrai que nous n’avons pu exercer notre liberté d’expression que depuis douze ans seulement. Selon moi, les artistes ne s’impliquent pas assez dans un environnement, souvent responsable de leurs difficultés. Il me paraît important dans mon travail de questionner la position de l’artiste aujourd’hui. En Roumanie, on n’attend d’un artiste que le succes et la pression est forte. De plus, le public n’a souvent comme autre référence que la reconnaissance médiatique. Dans ce contexte, je ressens la nécessité de dire sur scene : « Si vous voulez que je progresse, laissez-moi faire des erreurs, laissez-moi me tromper, accordez-moi le temps pour trouver mon chemin. » Mon questionnement concerne aussi la France et l’Europe occidentale. Pourquoi ai-je été accepté en résidence? Pourquoi les festivals montrent-ils toujours les mêmes artistes depuis des années ? Pourquoi un artiste serait-il intéressant aun moment donné, simplement en raison de son origine géographique ou d’un intérêt politique subit ? Plus largement, quelles sont les marges de manœuvre pour choisir un artiste aujourd’hui ? Il y a en fait une grande différence entre le discours artistique et culturel ouest-européen et les préoccupations en Roumanie. La scene roumaine est dominée par une forte théâtralité. Il est ainsi difficile de présenter une piece comme « You come to see the show and you’ll get an extra-burger!», les spectateurs attendent de la magie et ils se retrouvent face aface avec un type sur scene qui soliloque autour de son impuissance acréer un solo et qui pose plein de questions ! Que devrais-je faire : créer ce que je ressens ou créer pour le public ? Jusqu’où dois-je prendre en compte les attentes du public ? Jusqu’où ai-je été influencé par les modestes espaces dans lesquels je répétais ? Vous avez été choisi par le Tanzquartier de Vienne pour une résidence, quel en sera l’objet ? KulturKontakt Austria et le Tanzquartier de Vienne viennent de lancer un programme de résidence sur le long terme, avec deux accueils prévus par an. Il s’agit d’ouvrir un dialogue artistique, aujourd’hui tres largement dominé par les influences occidentales, vers l’Est et le Sud… C’est dans ce contexte que j’ai été choisi et j’apprécie beaucoup ce type d’initiative. Je peux ainsi me libérer de toute pression, me dévouer entierement amon travail, ames recherches. Des conditions que je ne peux pour l’instant pas trouver en Roumanie, surtout avec ma position de directeur artistique au sein du Mad Centre. Pour revenir un peu plus a votre travail, une constante semble s’imposer dans vos pieces : le rejet de tout contenu spectaculaire… En raison de l’indigence de nombreuses personnes en Roumanie, la télévision représente aujourd’hui le loisir le plus populaire et le plus accessible. La course a l’audience entre les différentes chaînes ouvre la porte a des émissions nauséabondes avec l’apparition d’animateurs aussi incultes que superficiels: c’est le regne du spectaculaire clinquant, de l’amusement facile, de la provocation gratuite… Ou l’art de vivre bon marché, de la façon la plus vaine. Il est tout simplement difficile de proposer quelque chose de simple, de beau et d’instructif. Je sais que cette situation n’est pas spécifique a la Roumanie, mais ici cela va vraiment trop loin. Mon propos pourra vous paraître un peu trop moral, voire paternaliste, mais il explique ce rejet constant du spectaculaire, de tout ce qui pourrait être de l’ordre du sensationnalisme. Je préfere venir avec une proposition simple et modeste, en prenant le risque d’etre moi-meme… Parmi vos dernieres créations, on compte deux solos « You come to see the show and you’ll get an extra-burger!» et « Memory for Sale »… La figure du solo est-elle importante dans votre parcours ? Je trouve toujours cet exercice extremement difficile, ce qui me pousse aimaginer toutes sortes de choses pour ne finalement pas être seul sur scene. Bien sur, on peut toujours marcher seul vingt minutes sur scene, mais cela ne suffit pas toujours ! « You come to see the show and you’ll get an extra-burger!» est un solo en perpétuelle transformation. Au début, je souhaitais m’approprier la liberté de toujours recommencer, aujourd’hui, la nouvelle version de la piece me permet de vieillir avec elle. Différents niveaux de réalités répondent ala même question et les réponses viennent amesure que le temps passe, amesure des évolutions personnelles. Il est intéressant de voir quels sont vos propos adifférents stades de votre vie. « Memory for Sale » releve d’une démarche différente. J’ai trouvé avec ce solo une maniere d’etre entierement, avec mon corps, mon esprit, mon espace mental … La piece a, acet égard, une histoire particuliere. Tout commence par l’invitation faite par la Balkan Dance Platform aSofia pour une piece en solo. Évidemment, je n’en avais pas et j’ai dû imaginer son titre avant même d’avoir commencé, ce qui est terrible pour moi qui prends toujours un grand plaisir aimaginer le titre de mes pieces. J’avais deux semaines pour travailler et j’ai commencé mes recherches seul, avec comme unique compagnon une paire de talons hauts. Au bout d’une semaine, rien n’était sorti. En colere et décu, j’ai demandé a Florin Fieroiu, de venir voir mon travail. La semaine suivante, il vint tous les jours, devenant un œil extérieur indispensable. La veille de mon départ pour Sofia, je me pris en vidéo… C’était horrible, rien ne me plaisait, je pris donc la décision de ne garder que quatre ou cinq mouvements dont j’étais vraiment sur. Apres une heure d’échauffement, j’entrais sur scene a Sofia, tout a fait équilibré, ouvert et disponible… Pour la premiere fois de ma vie, je me sentis a la fois tres lucide et certain de ce que je faisais, tres proche de mes sentiments et a la fois tres distancié, comme si j’étais a l’extérieur et que je contemplais tranquillement mon mouvement. C’est comme si j’avais délaissé la chair pour toucher a l’essentiel. Tous les mouvements étaient justes, naissant au bon moment, mon corps semblait connaître seul le chemin. Une expérience tres intense, qui me bouleversa… Je goutais pour la premiere fois pleinement, je crois, a l’expérience du solo. * Mihai Mihalcea sera a Paris aux Arenes de Montmartre du 17 au 20 juillet 2002, une coréalisation Paris quartier d’été, Centre national de la danse, a Berlin dans le cadre du festival Tanz im August du 17 au 18 Aout, au Studio CND a Paris en décembre 2002… * MAD Centre : Multi Art Dans Center, Centre fondé en février 2000 pour soutenir le développement de la danse contemporaine en Roumanie, via notamment la production et diffusion de spectacles et la mise en place de programmes de formation a destination des professionnels et amateurs.
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Propos recueillis par Virginie Dupray / East-West, Trois ans d'aventure theatrale en Europe avec Theorem, Juillet 2002 |
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